Marine Assoumov

peintre et collagiste

Les déconstructions : la ville dans tous ses états

 

La ville en peinture, démolie ou en devenir

C’est en 1994 que Marine Assoumov a abordé les déconstructions, série de peintures et de dessins sur la ville démolie ou en construction. Ses premiers tableaux sont nés lors de ses balades en banlieue, à la vue des destructions de friches industrielles.

L’ossature des maisons, les strates des matériaux

Le thème de la ville est cher à l'artiste depuis toujours. Au-delà de l’attachement sentimental au lieu de son enfance, le peintre apprécie l’étagement des rues et des maisons pour des raisons esthétiques. Marine Assoumov s’intéresse aux strates, au feuilletage de divers matériaux ou revêtements, à l’ossature des structures que révèle l'éventrement des maisons. Cet effeuillage met au jour la patine des papiers peints et des murs délavés … D’ailleurs, la première huile qu’elle a peinte ne représentait-elle pas la charpente d’une maison démolie ?

Métamorphose et renaissance, la création du peintre

Et d’abord, l’idée même de destruction, de passage du construit au démoli, du plein au vide, est une métaphore de la création de l’artiste, des perpétuels effacements que subit le tableau. Travail patient et violent du peintre, qui détruit sans cesse pour reconstruire … La série des décombres sauve de l’oubli ces bâtiments ou ces villes promises à la destruction. Marine Assoumov témoigne ainsi de leur existence. Ironiquement, nombre de ces tableaux sont d’ailleurs repeints sur les premières huiles que l'artiste a créées, substrat ancien qui leur procure profondeur et relief.

Cadrage serré, répétition rythmée des emplilements

La répétition rythmée de l’empilement frontal des blocs joue dans la composition de ces « déconstructions » un rôle vital, qu'on peut d'ailleurs retrouver dans les autres travaux de Marine Assoumov : les strates des paysages intérieurs ou les packs de ses joueurs de rugby. Les immeubles et matériaux saisis dans cet état, les fondations, les poutres et les étais ainsi mis au grand jour, se prêtent aisément à des traitements picturaux qui vont du figuratif à l'abstrait.

Marine Assoumov a toujours été sensible à la fragilité des êtres et des choses. Elle s’attache à sauver ce qui est jeté ou jetable : recyclant papiers et tissus, tickets et timbres oblitérés, publicités, brindilles et végétaux pour nourrir la texture de ses collages, recouvrant d’huile ses anciens tableaux devenus mal aimés, bref, faisant du neuf avec du vieux.

Des dessins travaillés avec la mémoire

L'élaboration des tableaux de la série qui se fait à partir de croquis anciens, dessins au trait sans notation de couleur, va dans le même sens d'un travail lent de la mémoire, enrichi par une décantation progressive et une reconstruction des éléments du réel. Cependant, si la rigueur d'une structure forte joue un rôle essentiel dans ces compositions tourmentées, on est très loin d'une utilisation systématique de modules géométriques préétablis. Marine Assoumov trace parfois un trait coloré, qui joue avec la composition, en la transgressant au besoin ou ajoute des signes ou lettres collés, comme des tags géants submergeant la ville.

Torsion, effraction, une vie organique

Comme on l'a vu, ces formes acérées naissent d'une élaboration (lente) à partir d'une réalité déjà marquée par des effets d'ouverture, d'effraction, de torsion. La peinture capte ces mouvements et ces moments où l'intérieur se retrouve à l'extérieur. Mais, plutôt que de se borner à fixer l'instant d'une destruction, fût-elle partielle, Marine Assoumov s'emploie, par les seuls procédés qui lui sont propres (composition, couleurs, matières), à rendre visibles des mouvements sous-jacents, conférant à ces blocs minéraux une vie étrangement organique.

Myrto Gondicas, 1997